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Homme Seul Sur La Plage Devant L'ocean Peinture

La plus secrète mémoire des hommes

PRIX GONCOURT 2021

RESUME:

En 2018, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, découvre à Paris un livre mythique, paru en 1938 : Le Labyrinthe de l'inhumain. On a perdu la trace de son auteur, qualifié en son temps de " Rimbaud nègre ", depuis le scandale que déclencha la parution de son texte. Diégane s'engage alors, fasciné, sur la piste du mystérieux T. C. Elimane, où il affronte les grandes tragédies que sont le colonialisme ou la Shoah. Du Sénégal à la France en passant par l'Argentine, quelle vérité l'attend au centre de ce labyrinthe ?
Sans jamais perdre le fil de cette quête qui l'accapare, Diégane, à Paris, fréquente un groupe de jeunes auteurs africains : tous s'observent, discutent, boivent, font beaucoup l'amour, et s'interrogent sur la nécessité de la création à partir de l'exil. Il va surtout s'attacher à deux femmes : la sulfureuse Siga, détentrice de secrets, et la fugace photojournaliste Aïda...
D'une perpétuelle inventivité, La plus secrète mémoire des hommes est un roman étourdissant, dominé par l'exigence du choix entre l'écriture et la vie, ou encore par le désir de dépasser la question du face-à-face entre Afrique et Occident. Il est surtout un chant d'amour à la littérature et à son pouvoir intemporel.

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LIVRE PREMIER

PREMIÈRE PARTIE

LA TOILE DE L'ARAIGNÉE-MÈRE

27 août 2018
D'un écrivain et de son œuvre, on peut au moins savoir ceci : l'un et l'autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu'on puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur destination se confond avec leur origine : la solitude.

Je quitte Amsterdam. Malgré ce que j'y ai appris, j'ignore toujours si je connais mieux Elimane ou si son mystère s'est épaissi. Je pourrais convoquer ici le paradoxe de toute quête de connaissance : plus on découvre un fragment du monde, mieux nous apparaît l'immensité de l'inconnu et de notre ignorance ; mais cette équation ne traduirait encore qu'incomplètement mon sentiment devant cet homme. Son cas exige une formule plus radicale, c'est-à-dire plus pessimiste quant à la possibilité même de connaître une âme humaine. La sienne ressemble à un astre occlus ; elle magnétise et engloutit tout ce qui s'en rapproche. On se penche un temps sur sa vie et, s'en relevant, grave et résigné et vieux, peut-être même désespéré, on murmure : sur l'âme humaine, on ne peut rien savoir, il n'y a rien à savoir.

Elimane s'est enfoncé dans sa Nuit. La facilité de son adieu au soleil me fascine. L'assomption de son ombre me fascine. Le mystère de sa destination m'obsède. Je ne sais pas pourquoi il s'est tu quand il avait encore tant à dire. Surtout, je souffre de ne pouvoir l'imiter. Croiser un silencieux, un vrai silencieux, interroge toujours le sens – la nécessité – de sa propre parole, dont on se demande soudain si elle n'est pas un emmerdant babil, de la boue de langage.

Je vais fermer ma gueule et te suspendre ici, Journal. Les récits de l'Araignée-mère m'ont épuisé. Amsterdam m'a vidé. La route de solitude m'attend.

I
Aux auteurs africains de ma génération, qu'on ne pourrait bientôt plus qualifier de jeune, T.C. Elimane permit de s'étriper dans des joutes littéraires pieuses et saignantes. Son livre tenait de la cathédrale et de l'arène ; nous y entrions comme au tombeau d'un dieu et y finissions agenouillés dans notre sang versé en libation au chef-d'œuvre. Une seule de ses pages suffisait à nous donner la certitude que nous lisions un écrivain, un hapax, un de ces astres qui n'apparaissaient qu'une fois dans le ciel d'une littérature.

Je me souviens d'un des nombreux dîners que nous avions passés en compagnie de son livre. Au milieu des débats, Béatrice, la sensuelle et énergique Béatrice Nanga dont j'espérais qu'elle m'asphyxie un jour entre ses seins, avait dit toutes griffes dehors que les œuvres des vrais écrivains seules méritaient qu'on débatte à couteaux tirés, qu'elles seules échauffaient les sangs comme un alcool de race et que si, pour complaire à la mollesse d'un consensus invertébré, nous fuyions l'affrontement passionné qu'elles appelaient, nous ferions le déshonneur de la littérature. Un vrai écrivain, avait-elle ajouté, suscite des débats mortels chez les vrais lecteurs, qui sont toujours en guerre ; si vous n'êtes pas prêts à caner dans l'arène pour remporter sa dépouille comme au jeu du bouzkachi, foutez-moi le camp et allez mourir dans votre pissat tiède que vous prenez pour de la bière supérieure : vous êtes tout sauf un lecteur, et encore moins un écrivain.

J'avais soutenu Béatrice Nanga dans sa charge flamboyante. T.C. Elimane n'était pas classique mais culte. Le mythe littéraire est une table de jeu. Elimane s'y était assis et avait abattu les trois plus puissants atouts dont on pût disposer : d'abord, il s'était choisi un nom à initiales mystérieuses ; ensuite, il n'avait écrit qu'un seul livre ; enfin, il avait disparu sans laisser de traces. Il valait, oui, qu'on mît son nez en jeu pour s'emparer de sa dépouille.

Si on pouvait douter qu'ait réellement existé, à une époque, un homme appelé T.C. Elimane, ou se demander si ce n'était pas là le pseudonyme qu'un auteur s'était inventé pour se jouer du milieu littéraire ou s'en sauver, nul, en revanche, ne pouvait mettre en doute la puissante vérité de son livre : celui-ci refermé, la vie vous refluait à l'âme avec violence et pureté.

Savoir si, oui ou non, Homère a eu une existence biographique demeure une question passionnante. À la fin, cependant, elle change peu de chose à l'émerveillement de son lecteur ; car c'est à Homère, qui ou quoi qu'il fût, que ce lecteur rend grâce d'avoir écrit L'Iliade ou L'Odyssée. De la même façon, peu importait la personne, la mystification ou la légende derrière T.C. Elimane, c'était à ce nom que nous devions l'œuvre qui avait changé notre regard sur la littérature. Peut-être sur la vie. Le Labyrinthe de l'inhumain : ça s'intitulait comme ça, et nous allions à ses pages comme les lamantins vont boire à la source.

À l'origine, il y avait une prophétie et il y avait un Roi ; et la prophétie dit au Roi que la terre lui donnerait le pouvoir absolu mais réclamerait, en échange, les cendres des vieillards, ce que le Roi

accepta ; il se mit aussitôt à brûler les aînés de son royaume, avant de disperser leurs restes autour de son palais où, bientôt, poussa une forêt, une macabre forêt, qu'on appela le labyrinthe de l'inhumain.

II
Comment nous étions-nous rencontrés, ce livre et moi ? Par hasard, comme tout le monde. Mais je n'oublie pas ce que l'Araignée-mère m'a dit : un hasard n'est jamais qu'un destin qu'on ignore. Ma première lecture du Labyrinthe de l'inhumain remonte à une date très récente, un peu plus d'un mois. Dire qu'Elimane m'était tout à fait inconnu avant cette lecture serait pourtant faux : au lycée, déjà, je connaissais son nom. Il figurait dans le Précis des littératures nègres, une de ces increvables anthologies qui, depuis l'ère coloniale, servaient d'usuels de lettres aux écoliers d'Afrique francophone.

C'était en 2008, classe de première, dans un internat militaire situé au nord du Sénégal. La littérature commençait à m'attirer et je formais le rêve adolescent de devenir poète ; ambition tout à fait banale quand on découvrait les plus grands d'entre eux et qu'on vivait dans un pays que hantait toujours l'encombrant spectre de Senghor ; un pays, donc, où le poème demeurait l'une des plus fiables valeurs à la coterie des séductions. C'était l'époque où les filles se draguaient aux quatrains, mémorisés ou composés.

Je commençai par conséquent à me perdre dans les anthologies poétiques, les dictionnaires de synonymes, de mots rares, de rimes. J'en commis d'affreuses, qui ponctuaient de branlants hendécasyllabes pleins de « larmes blettes », de « ciels déhiscents », de « hyalines aurores ». Je pastichais, parodiais, plagiais. Je feuilletais avec frénésie mon Précis des littératures nègres. Et c'est là que, pour la première fois, à côté des classiques des lettres noires, entre Tchichellé Tchivéla et Tchicaya U Tam'si, je tombai sur le nom, inconnu, de T.C. Elimane. Le commentaire qui lui était consacré était si singulier dans l'anthologie que je m'attardai sur sa lecture. Ça disait (j'ai gardé mon manuel) :

T.C. Elimane est né au Sénégal. Il obtint une bourse d'études, vint à Paris et y publia, en 1938, un livre dont le destin a été frappé au coin de la singularité tragique, Le Labyrinthe de l'inhumain.

Et quel livre ! Le chef-d'œuvre d'un jeune nègre d'Afrique ! Du jamais vu en France ! En naquit une de ces querelles littéraires dont ce pays seul a le secret et le goût. Le Labyrinthe de l'inhumain compta autant de soutiens que de détracteurs. Mais alors que la rumeur promettait à l'auteur et à son livre de prestigieux prix, une ténébreuse affaire littéraire brisa leur envol. L'œuvre fut vouée aux gémonies ; quant au jeune auteur, il disparut de la scène littéraire.

La guerre éclata ensuite. Nul n'a plus eu de nouvelles de ce T.C. Elimane depuis la fin de l'année 1938. Son sort reste un mystère malgré d'intéressantes hypothèses (sur cette question on lira par exemple avec profit le bref récit de la journaliste B. Bollème, Qui était vraiment le Rimbaud nègre ? Odyssée d'un fantôme, Éditions de la Sonde, 1948). Éclaboussé par la polémique, l'éditeur retira le livre des ventes et détruisit tous ses stocks. Le Labyrinthe de l'inhumain ne fut plus jamais réédité. L'ouvrage est aujourd'hui introuvable.

Redisons-le : cet auteur précoce avait du talent. Peut-être du génie. Il est regrettable qu'il l'ait dédié à la peinture du désespoir : son livre, trop pessimiste, alimentait la vision coloniale d'une Afrique de ténèbres, violente et barbare. Un continent qui avait déjà tant souffert, qui souffrait et souffrirait encore, était en droit d'attendre de ses écrivains qu'ils donnassent de lui une image plus positive.

Ces lignes me jetèrent aussitôt sur la piste de poussière d'Elimane, ou plutôt, sur la piste de son fantôme. Je passai les semaines suivantes à essayer d'en savoir plus sur son destin, mais Internet ne m'apprit rien que le manuel ne m'eût déjà dit. Il n'existait aucune photo d'Elimane. Les rares sites qui l'évoquaient le faisaient de manière si allusive que je compris bientôt qu'ils n'en savaient pas plus que moi. Tous ou presque parlaient d'un « auteur africain honteux de l'entre-deux-guerres » sans dire en quoi, précisément, consistait sa honte. Je ne parvins pas non plus à être mieux renseigné sur l'œuvre. Je ne trouvai aucun témoignage qui l'abordât dans le fond ; aucune étude ou thèse qui lui fût consacrée.

J'en parlai à un ami de mon père, qui enseignait la littérature africaine à l'université. Il me dit que l'éphémère vie d'Elimane dans les lettres françaises (il insista bien sur « françaises ») n'avait pas permis la découverte de son œuvre au Sénégal. « C'est l'œuvre d'un dieu eunuque. On a parfois parlé du Labyrinthe de l'inhumain comme d'un livre sacré. La vérité est qu'il n'a engendré aucune religion. Plus personne ne croit à ce livre. Personne n'y a peut-être jamais cru. »

Ma situation dans cet internat militaire perdu en brousse limitait mes recherches. Je les arrêtai et me résignai à cette vérité simple et cruelle : Elimane avait été effacé de la mémoire littéraire, mais aussi, semblait-il, de toutes les mémoires humaines, y compris celles de ses compatriotes (mais il est  bien connu que ce sont les compatriotes qui vous oublient toujours les premiers). Le Labyrinthe de l'inhumain appartenait à l'autre histoire de la littérature (qui est peut-être la vraie histoire de la littérature) : celle des livres perdus dans un couloir du temps, pas même maudits, mais simplement oubliés, et dont les cadavres, les ossements, les solitudes jonchent le sol de prisons sans geôliers, balisent d'infinies et silencieuses pistes gelées.

Je me détachai de cette triste histoire et retournai écrire des poèmes d'amour avec mes vers bancals.

Tout compte fait, ma seule découverte majeure fut, sur un obscur forum du web, la longue première phrase du Labyrinthe de l'inhumain, comme si elle était l'unique rescapée de son anéantissement soixante-dix ans plus tôt : À l'origine, il y avait une prophétie et il y avait un Roi ; et la prophétie dit au Roi que la terre lui donnerait le pouvoir absolu mais réclamerait, en échange, les cendres des vieillards, etc.

III
Voici maintenant comment Le Labyrinthe de l'inhumain revint dans ma vie.

Après ma première rencontre avec lui au lycée, un temps passa sans que j'aie de nouveau affaire à Elimane. Il m'arrivait bien sûr de repenser à lui, mais de loin en loin et, toujours, avec un peu de tristesse, comme on se souvient d'histoires inachevées ou inachevables – un vieil ami perdu, un manuscrit détruit dans un incendie, un amour auquel on avait renoncé par crainte d'être enfin heureux. J'obtins le bac, quittai le Sénégal et vins poursuivre mes études à Paris.

Là, je rouvris brièvement le dossier Elimane, sans succès : le livre, même chez les bouquinistes dont on m'avait vanté le fonds, demeura introuvable. Quant à l'opuscule de B. Bollème, Qui était vraiment le Rimbaud nègre ?, on m'apprit qu'il n'était plus réédité depuis le milieu des années 1970. Mes études et ma vie d'immigré m'éloignèrent bientôt du Labyrinthe de l'inhumain, livre-fantôme dont l'auteur semblait n'avoir été qu'un craquement d'allumette dans la profonde nuit littéraire. Peu à peu, ainsi, je les oubliai.

Mon cursus universitaire en France me mena vers une thèse de littérature que je vécus assez vite comme un exil de l'éden de l'écrivain. Je devins un doctorant fainéant, bientôt détourné de la noble voie académique par ce qui n'était plus une tentation passagère mais un désir aussi prétentieux que certain : devenir romancier. On m'avertissait : peut-être ne réussiras-tu jamais en littérature ; peut-être finiras-tu aigri ! déçu ! marginalisé ! raté ! Oui, possible, disais-je. L'increvable « on » insistait : tu pourrais finir suicidé ! Oui, peut-être ; mais la vie, rajoutais-je, n'est rien d'autre que le trait d'union du mot peut-être. Je tente de marcher sur ce mince tiret. Tant pis s'il cède sous mon poids : je verrai alors ce qui vit ou est crevé en dessous. Et puis je suggérais à « on » d'aller se faire mettre. Je lui disais : en littérature on ne réussit jamais, alors prends le train de la réussite et plante-le-toi où tu pourras.

J'écrivis un petit roman, Anatomie du vide, que je publiai chez un éditeur plutôt confidentiel. Le livre fit un four (soixante-dix-neuf exemplaires écoulés les deux premiers mois, ceux que j'avais achetés de ma poche inclus). Mille cent quatre-vingt-deux personnes avaient pourtant liké le post que j'avais publié sur Facebook pour annoncer la parution imminente de mon livre. Neuf cent dix-neuf avaient commenté. « Félicitations ! », « Fier ! », « Proud of you ! », « Congrats bro ! », « Bravo ! », « Ça m'inspire ! » (et moi j'expire), « Merci, frère, tu fais notre fierté », « Hâte de le lire In Sha Allah ! », « Il sort quand ? » (j'avais pourtant indiqué la date de sortie dans le post), « Comment se le procurer ? » (c'était aussi dans le post), « Il coûte combien ? » (idem), « Titre intéressant ! », « Tu es un exemple pour toute notre jeunesse ! », « Ça parle de quoi ? » (cette question incarne le Mal en littérature), « On peut le commander ? », « Dispo en PDF ? », etc. Soixante-dix-neuf exemplaires.

Il m'avait fallu attendre quatre ou cinq mois après sa publication pour qu'on le tirât du Purgatoire de l'anonymat. Un journaliste influent, spécialiste des littératures dites francophones, l'avait chroniqué en mille deux cents caractères espaces comprises dans Le Monde (Afrique). Il émettait quelques réserves sur mon style, mais sa dernière phrase m'avait accolé la locution redoutable, voire dangereuse, diabolique même, de « promesse à suivre de la littérature africaine francophone ». J'avais certes échappé à la terrible et mortelle « étoile montante », mais sa louange n'en demeurait pas moins assassine. Elle suffit, par conséquent, à me valoir une certaine attention dans le milieu littéraire de la diaspora africaine de Paris – le Ghetto, comme l'appelaient avec affection certaines langues de pute, dont la mienne. À compter de cet instant, même ceux qui ne m'avaient pas lu et ne me liraient sans doute jamais savaient, grâce à l'entrefilet du Monde Afrique, que j'étais l'énième nouveau jeune écrivain qui arrivait, dégoulinant de promesses. Je devins, dans les festivals, rencontres, salons et foires littéraires où l'on m'invitait, le préposé naturel à ces inusables tables rondes intitulées « nouvelles voix » ou « nouvelle garde », ou « nouvelles plumes » ou je ne sais quoi d'autre de prétendument neuf mais qui, en réalité, semblait déjà si vieux et fatigué en littérature. Ce petit écho parvint chez moi, au Sénégal, et l'on commença à s'intéresser à moi puisque Paris l'avait fait, ce qui tenait lieu d'imprimatur. Anatomie du vide fut commenté à compter de ce moment (commenté ne signifiant pas : lu).

Malgré tout cela, le roman m'avait laissé insatisfait, peut-être malheureux. J'eus bientôt honte d'Anatomie du vide – que j'avais écrit pour des raisons que je détaillerai plus tard – et, comme pour m'en purger ou l'ensevelir, commençai à rêver d'un autre grand roman, ambitieux et décisif. Ne restait qu'à l'écrire.

IV
C'était donc cela, écrire mon magnum opus, que je tentais de faire depuis un mois quand, une nuit de juillet, incapable de trouver la première phrase, je m'enfuis dans la rue parisienne. J'y déambulais, à l'affût du miracle. Il se présenta à moi derrière la vitrine d'un bar, quand j'y reconnus Marème Siga D., une écrivaine sénégalaise d'une soixantaine d'années, que le scandale de chacun de ses livres avait transformée, pour certains, en pythonisse malfaisante, en goule, ou carrément en succube. Moi, je la voyais comme un ange ; l'ange noir de la littérature sénégalaise, sans qui cette dernière serait un mortel cloaque d'ennui où barbotent, semblables à des étrons mous, ces livres qu'ouvrent fatalement des descriptions d'un soleil éternel « dardant ses rayons à travers les feuillages », ou des vues sur ce visage romanesque universel dont les pommettes sont « saillantes », le nez « aquilin » (ou « épaté »), le front « bombé » ou « proéminent ». Siga D. sauvait la récente production littéraire sénégalaise de l'embaumement pestilentiel des clichés et des phrases exsangues, dévitalisées comme de vieilles dents pourries. Elle avait quitté le Sénégal pour écrire d'ailleurs une œuvre dont la seule obscénité était d'être radicalement honnête. Cela lui avait valu un certain culte – et quelques procès auxquels elle se rendait toujours sans avocat. Elle les perdait souvent ; mais ce que j'ai à dire, affirmait-elle, se trouve là, dans ma vie, alors je continuerai de l'écrire et d'emmerder vos attaques minables.

Je reconnus Siga D., donc. J'entrai dans le bar et m'assis non loin d'elle. Hormis nous, il y avait trois ou quatre clients disséminés dans la salle. Le reste cherchait un peu d'air en terrasse. Siga D. était seule à sa table, immobile. On aurait dit une lionne qui guette une proie, tapie dans les hautes herbes, déchiquetant la steppe avec de grands yeux jaunes. La froideur apparente de son attitude jurait avec le feu de son œuvre dont le souvenir – pages somptueuses et péléennes, pages de silex et de diamant – me fit douter, un temps, que ce fût cette femme, si impassible, qui les avait écrites.

À ce moment précis, Siga D. agita le bras pour relever la manche de son grand-boubou. Par le bâillement de l'habit alors, quelques secondes, j'entraperçus ses seins. Ils se profilaient comme au bout d'un tunnel ou d'un couloir d'attente, le couloir d'attente du désir. Siga D. avait écrit à leur sujet des paragraphes mémorables, des blasons dignes des plus torrides anthologies de textes érotiques. J'étais donc devant une poitrine passée à la postérité littéraire. De nombreux lecteurs l'avaient vue par l'esprit et, sur ses rondeurs, beaucoup parmi eux avaient érigé de solides fantasmes. Je réactivai les miens. Le bras retomba et renvoya la poitrine à son secret.

Je pris mon courage à une main, l'autre vida mon verre d'un trait, puis j'abordai Siga D. Je me présentai, Diégane Latyr Faye, je dis mon amour pour son œuvre, mon émotion de la voir, ma fascination pour sa personnalité, mon impatience de lire son prochain livre, bref, le potage d'éloges convenus que ses admirateurs devaient lui servir à longueur de rencontres ; puis, comme son visage afficha la politesse agacée des gens qui veulent congédier un importun sans avoir à le lui dire, je jouai mon va-tout et lui parlai de sa poitrine, que je venais de voir et qu'il m'aurait plu de revoir.

Elle plissa les yeux de surprise, une faille s'ouvrit, je m'y engouffrai : Cette poitrine m'a tant fait rêver, Madame Siga. – Ce que tu as entrevu d'elle te plaît ? dit-elle calmement. – Oui, ça me plaît beaucoup et je veux plus. – Plus ? – Plus. – Pourquoi ? – Parce que je bande. – Sérieusement, Diégane Latyr Faye ? Il ne t'en faut pas beaucoup, jeune homme ! – Oui, je sais, Madame Siga, votre poitrine me hante depuis si longtemps, si vous saviez. – Cesse de me vouvoyer, cesse de m'appeler Madame Siga, c'est ridicule, et cesse aussi de bander, dégonfle-moi-ça, mënn na la jurr, je pourrais être ta mère, Diégane. – Kone nampal ma, alors fais-moi téter comme une mère, répliquai-je, comme au temps de l'adolescence, quand des filles rejetaient mes avances (ou ne comprenaient rien à mes hendécasyllabes), estimant, puisqu'elles avaient quatre ou cinq années de plus que moi, qu'elles auraient pu m'enfanter.

Siga D. m'avait regardé un temps et, pour la première fois, avait souri.

– Je vois que Monsieur a de la répartie. Je vois que Monsieur a de la bouche. Tu veux téter ? Très bien. Suis-moi. Mon hôtel est à quelques minutes. In Sha Allah Monsieur va téter.

Elle s'apprêta à se lever avant de s'interrompre : À moins que tu ne préfères que je te nampal ici et maintenant ?

Elle concrétisa la proposition et tira presque aussitôt, bas sur sa gorge, le col de l'ample boubou ; et alors un sein lourd, le gauche, jaillit du corsage défait. Tu veux ? dit Siga D. Voilà la chose. La grande médaille de l'aréole éclata dans sa nuance brune, île au milieu d'un océan d'abondance aux teintes plus claires. Siga D. me regardait, la tête inclinée vers sa droite, impassible et comme indifférente à tout le reste. Bien qu'elle eût pu jouer d'effets crève-l'œil et un peu vulgaires, cette obscène volupté s'exhibait au contraire avec une force retenue, à laquelle je trouvai même bientôt de l'élégance. Alors ? Tu veux ou tu veux pas ? Elle se prit le sein. Elle le pétrit avec lenteur. Après quelques secondes, je dis que je préférerais téter dans l'intimité de l'hôtel. Dommage, répondit-elle avec une inquiétante douceur, et elle rangea la mamelle avant de se lever. Des arômes de myrrhe et de cinname emplissaient l'air. Je payai. Je la suivis.

V
Nous arrivâmes à l'hôtel où elle logeait pendant les quelques jours qu'elle passait à Paris pour assister à un colloque consacré à son œuvre. Mais c'est ma dernière nuit ici, m'avait-elle dit en appelant l'ascenseur. Je retourne dès demain chez moi, à Amsterdam. Alors c'est ce soir ou jamais, Diégane Latyr Faye.

Elle entra dans l'ascenseur, un terrible sourire aux lèvres. Notre montée vers le treizième étage fut une douloureuse chute dans ma déconfiture. Le corps de Siga D. avait tout connu, fait, goûté : que pouvais-je lui apporter ? Où l'emmener ? Qu'imaginer ? À quoi jouer ? Ces philosophes qui vantent les vertus inépuisables de l'inventivité érotique n'ont jamais eu affaire à Siga D., dont la seule présence effaçait mon historique d'amant. Qu'entreprendre ? Déjà le quatrième étage. Elle ne sentira rien, elle ne te sentira même pas entrer, ton corps se liquéfiera contre le sien, il coulera et sera absorbé par les draps, le matelas. Septième. En elle, tu ne vas pas seulement te noyer : tu vas disparaître, te désintégrer, te désagréger, elle va t'a.to.mi.ser, et tu dériveras dans le clinamen des matérialistes antiques, celui de Leucippe, de Démocrite d'Abdère (qui n'eut d'égal sur le plan philosophique qu'Empédocle), sans oublier Lucrèce, le noble commentateur d'Épicure le Jouisseur béni dans le De rerum natura. Dixième. L'ennui, le mortel ennui, voilà ce que tu lui promets.

Il faisait chaud, je transpirais de froid et Siga D. pouvait m'envoyer au vent d'une chiquenaude, d'un souffle, comme un fragile épillet. Je pensai, pour me redonner de la vigueur, à la rabelaisienne tétée à venir, à la poitrine littéraire. Mais cette image, au lieu de m'aider, me plongea dans une plus grande faiblesse : mes mains m'apparurent ridiculement inoffensives et petites devant les seins de l'écrivaine, de fichues mains incapables de désir, des moignons. Quant à ma langue, je ne songeais même pas à l'utiliser : les mamelons poétiques la plombaient déjà. J'étais foutu.

Treizième étage. La porte de l'ascenseur s'ouvrit, Siga D. sortit sans me regarder, tourna à gauche et, pendant quelques secondes, je n'entendis plus ses pas, qu'absorbait l'épaisse moquette du couloir ; puis il y eut le bruit d'un verrou qui s'ouvrait au contact d'une carte magnétique, avant que ne revienne le silence. J'étais resté dans la cabine de l'ascenseur, où je lâchai enfin les gaz que je retenais depuis le rez-de-chaussée au nom de la dignité. J'hésitai à fuir. Ce n'eût même pas été une fuite, puisque nous savions tous deux que j'avais déjà perdu avant même d'avoir livré bataille. Ce n'eût été, si j'étais parti, que l'issue triste mais prévisible de ma débâcle, le couronnement de ma défaite annoncée. L'ascenseur fut appelé à l'accueil. Les portes commencèrent à se fermer. Je les retins in extremis et sortis, moins mû par le courage que par l'obscur désir de subir une complète déroute.

J'avançai donc dans le couloir. Une porte était restée ouverte. De son entrebâillement, invitation ou alerte, s'échappait les mêmes effluves de myrrhe et de cinamme. Je ne la poussai pas, comme s'il s'était agi de l'entrée des Enfers. Je me tins là, bête et immobile. La lumière du couloir finit par s'éteindre. Je fis un pas en avant ; elle se ralluma ; je franchis le seuil. Une pièce aux tons pastel m'accueillit, luxueuse et impersonnelle. Par une grande baie vitrée qui ouvrait sur un balcon, j'aperçus un instant Paris scintiller. Un bruit d'eau : Siga D. prenait sa douche. Je respirai : un peu de répit avant l'heure de vérité.

La taille du lit, invraisemblablement grand, me frappa cependant moins que le kitsch du tableau qui plastronnait au-dessus. Aucun artiste ne devrait survivre après avoir si superficiellement embelli, c'est-à-dire défiguré le monde, pensai-je. Puis je détournai les yeux, m'affalai sur le gigantesque lit et envoyai mes pensées se noyer au plafond. Devant moi, se jouèrent plusieurs scénarios possibles quant à la suite des événements. Tous se terminaient de la même manière : j'enjambais la balustrade du balcon et sautais dans le vide, sous le rire impitoyable de Siga D. qui n'avait rien senti. Elle sortit de la douche au bout d'un quart d'heure. Une serviette blanche, qui lui arrivait aux cuisses, était nouée autour de sa poitrine ; une autre ceignait sa tête comme le turban d'une sultane.

– Ah, tu es encore là, toi.

Je ne sus, au ton de sa voix, si c'était une constatation froide, une découverte surprise, une remarque d'une dévastatrice ironie, ou même une question. Chacune de ces options pouvait recouvrir de terribles sous-entendus. Je ne répondis rien. Elle sourit. Je la regardai faire des allers-retours entre la chambre et la salle de bains. Siga D. avait bien le corps d'une femme mûre qui n'avait jamais reculé ni devant le plaisir ni devant la souffrance. C'était une beauté emmêlée de douleur ; un corps impudique, éprouvé, réprouvé ; un corps sans rudesse, mais que la rudesse du monde n'effrayait pas. Il suffisait de le voir vraiment pour le connaître. Je regardais Siga D. et je savais la vérité : ce n'était pas un être humain que j'avais devant moi, c'était une araignée, l'Araignée-mère, dont l'immense ouvrage croisait des milliards de fils de soie, mais aussi d'acier et peut-être de sang, et moi j'étais une mouche empêtrée dans cette toile, une grosse mouche fascinée et verdâtre, prise dans Siga D., dans le lacis et la densité de ses vies.

Il s'écoula ces longues minutes au cours desquelles, après leur douche, certaines femmes font mille choses qui semblent de la plus haute importance, sans qu'on sache exactement quoi. Elle finit par s'asseoir sur un fauteuil devant moi, toujours couverte de sa seule serviette. Celle-ci remonta, je vis le haut de ses cuisses, puis ses hanches et, enfin, le tertre du pubis. Je ne cherchai pas à détourner le regard et fixai un instant sa toison. Je cherchais son Œil. Elle croisa les jambes et le souvenir de Sharon Stone pâlit tout d'un coup dans ma mémoire.

– Je parie que tu es écrivain. Ou apprenti écrivain. Ne t'étonne pas : j'ai appris à reconnaître les gens de ton espèce au premier coup d'œil. Ils regardent les choses comme s'il y avait derrière chacune d'elles un profond secret. Ils voient un sexe de femme et le contemplent comme s'il renfermait la clef de leur mystère. Ils esthétisent. Mais une chatte n'est qu'une chatte. Il n'y a pas à baver votre lyrisme ou votre mystique en y noyant vos yeux. On ne peut pas vivre l'instant et l'écrire en même temps.

– Bien sûr que si. On peut. C'est ça, vivre en écrivain. Faire de tout moment de la vie un moment d'écriture. Tout voir avec les yeux d'un écrivain et…

– Voilà ton erreur. Voilà l'erreur de tous les types comme toi. Vous croyez que la littérature corrige la vie. Ou la complète. Ou la remplace. C'est faux. Les écrivains, et j'en ai connu beaucoup, ont toujours été parmi les plus médiocres amants qu'il m'ait été donné de rencontrer. Tu sais pourquoi ? Quand ils font l'amour, ils pensent déjà à la scène que cette expérience deviendra. Chacune de leurs caresses est gâchée par ce que leur imagination en fait ou en fera, chacun de leurs coups de reins, affaibli par une phrase. Lorsque je leur parle pendant l'amour, j'entends presque leurs « murmura-t-elle ». Ils vivent dans des chapitres. Un tiret de dialogue précède leurs paroles. Als het erop aan komt – c'est du néerlandais, ça veut dire « en fin de compte » –, les écrivains comme toi sont pris dans leurs fictions. Vous êtes des narrateurs permanents. C'est la vie qui compte. L'œuvre ne vient qu'après. Les deux ne se confondent pas. Jamais.

Intéressante et discutable théorie que je n'écoutais plus. La serviette de Siga D. était maintenant presque défaite. Elle avait décroisé les jambes. Son drap de bain ouvert me révélait presque tout son corps : son ventre, sa taille, toutes les inscriptions sur sa peau… Seuls ses seins demeuraient cachés par deux ultimes bouts de serviette. Quant à l'Œil, je le voyais désormais nettement, et il était hors de question que le mien cillât le premier.

– Voilà : tu penses à des phrases en cet instant même. Mauvais signe. Si tu veux écrire un bon roman, oublie-le pour le moment. Tu veux me baiser, non ? Oui, tu le veux. Je suis là. Ne pense qu'à ça. À moi.

Elle se leva du fauteuil, s'approcha, pencha son visage sur le mien. Sa serviette se défit totalement ; la poitrine apparut ; elle la plaqua contre la mienne.

– Sinon, dégage d'ici et va écrire un autre petit roman de merde.

Je trouvai cette provocation un peu puérile et renversai Siga D. sur le lit. L'expression que révéla son visage, de triomphe, volupté, défi, m'emplit d'un furieux désir. Je commençai d'embrasser ses tétons. Je m'appliquai et lui arrachai des soupirs ou, plus justement, des proto-soupirs. C'est du moins ce que je me plus à croire. Réels ou rêvés, ils me galvanisèrent. J'étais proche du centre de la toile, moi la mouche, proche du centre létal et obscur de la demeure de l'Araignée-mère. Je voulus glisser vers l'Œil. Elle me retint alors et me fit rouler sur le côté tel un enfant, avec une humiliante facilité, dans un éclat de rire ; puis elle se leva et commença à se rhabiller.

Traversé par le souffle d'une violente colère, je voulus revenir à la charge. Mais la conscience du ridicule tableau que je devais offrir à ce moment me retint. Je la fermai et demeurai coi. Siga D. se mit alors à chanter en sérère avec lenteur. Je m'allongeai pour l'écouter et, peu à peu, la chambre, qui n'avait jusqu'alors rien exprimé qu'un confort glacial, devint vivante et triste et peuplée de souvenirs. La chanson parlait d'un vieux pêcheur qui préparait son embarcation pour aller défier une déesse-poisson.

Je fermai les yeux. Siga D. finit de se vêtir en fredonnant le dernier couplet. La barque s'éloignait sur l'océan calme et le pêcheur scrutait l'horizon avec des yeux durs et brillants, prêt à affronter la fabuleuse déesse. Il ne se retourna pas vers le rivage, où sa femme et ses enfants le regardaient. À la toute fin, Sukk lé joot Kata maag, Roog soom a yooniin, Sa pirogue passa derrière l'océan et Dieu fut sa seule compagnie. À l'instant où Siga D. se tut, une térébrante tristesse imprégna toute la chambre.

Elle dura quelques secondes, et j'en sentais presque le poids et l'odeur quand Siga D. m'invita à m'asseoir au balcon, où nous nous trouverions mieux. Elle avait rapporté d'Amsterdam une excellente herbe, dont elle garnit elle-même, avec l'indolente agilité de l'habitude, un gros joint, assez intimidant, je n'en avais jamais vu de semblable, et nous le fumâmes en discutant de choses graves et légères, des mille masques de la vie, de la tristesse au cœur de toute beauté, un joint vraiment énorme et une herbe de qualité. Je lui demandai si elle connaissait la suite de l'histoire du pêcheur et de la déesse fabuleuse.

– Non, Diégane. Je ne crois pas qu'il y ait une suite. C'est une de mes belles-mères, Ta Dib, qui me la chantait dans mon enfance. Elle l'a toujours interprétée comme ça.

Siga D. avait marqué une petite pause, puis elle dit qu'une suite n'était pas nécessaire, car chacun de nous, als het erop aan komt, connaissait la fin de cette histoire, qui ne pouvait se terminer que d'une seule manière. J'étais d'accord avec elle, il n'y avait qu'une fin possible. Le brasillement du joint s'éteignit à ce moment-là entre mes doigts. Je m'étais rarement senti, de toute ma vie, aussi détendu. J'avais levé les yeux vers le ciel, un ciel sans étoiles, que voilait quelque chose – pas la procession des nuages, non, mais une autre étendue, démesurée et profonde, qui ressemblait à l'ombre d'une gigantesque créature survolant la Terre.

– C'est Dieu, avais-je dit. Je m'étais tu un moment avant de poursuivre, d'une voix tranquille et basse (je crois n'avoir jamais plus éprouvé la sensation inédite et injustifiable que j'avais ressentie alors, la sensation de toucher la Vérité du doigt) : C'est Dieu. Il est tout près ce soir, je pense même qu'Il n'a pas été aussi proche de nous depuis longtemps. Mais Il sait. Il sait que venir L'anéantirait pour de bon. Il n'est pas encore assez armé pour faire face à Son plus grand cauchemar : nous, les Hommes.

– Tu fais donc partie de ceux que la consommation d'herbe transforme en métaphysiciens théologiens, murmura Siga D.

Après un nouveau silence elle dit : Attends. Elle rentra alors dans la chambre, fouilla dans son sac, puis revint avec un livre en main. Elle se rassit, ouvrit l'ouvrage au hasard et dit : on ne peut pas finir cette soirée sans lire un peu de littérature, sans sacrifier quelques pages au dieu des poètes, puis elle commença à lire : trois pages suffirent à faire de moi un grand frisson.

– Je sais. C'est meilleur qu'un joint, dit-elle en refermant le livre.

– Qu'est-ce que c'est que ça ?

– Le Labyrinthe de l'inhumain.

– Impossible.

– Pardon ?

– Impossible. Le Labyrinthe de l'inhumain est un mythe. T.C. Elimane est un dieu eunuque.

– Tu connais Elimane ?

– Je le connais. J'avais le Précis des littératures nègres. J'ai cherché ce livre pendant… Je…

– Tu connais l'histoire de ce livre ?

– Le Précis disait que…

– Oublie le Précis. Tu as cherché toi-même ? Oui, tu as dû essayer. Mais tu n'as pas trouvé. Évidemment. Personne ne peut trouver. Moi j'ai failli trouver. Je m'en suis rapprochée. Mais la route est tortueuse. Longue. Parfois mortelle. On cherche T.C. Elimane, et un précipice silencieux s'ouvre soudain sous nos pieds comme un ciel à l'envers. Comme une gueule sans fond. Devant moi aussi ce gouffre s'est ouvert. J'ai basculé. La chute a eu lieu… la chute…

– Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

– … et je l'ai vécue. La vie a pris des directions inattendues, mon fil s'est perdu dans les sables du temps et je n'ai plus eu le courage de partir à sa recherche.

– Retrouver qui ? Quoi ? Et d'abord, comment t'es-tu procuré ce livre ? Qu'est-ce qui prouve que c'est bien Le Labyrinthe de l'inhumain ?

– … je n'ai jamais raconté ce que j'ai vécu ou failli vivre avec lui. Je sens que c'est le point aveugle de ma vie, son angle mort…

– Tu as trop fumé.

– … mais aussi son angle le plus vivant, son point lucide… et si je parviens à retrouver le fil de cette histoire, je serai allée plus loin que je n'ai jamais été dans le pays étranger qui est en moi et qu'il habite…

– Tu délires sévère.

– … et je serai descendue au cœur de ce que je dois réellement écrire : mon livre sur Elimane. Mais pour l'instant, je ne suis pas prête. Quant aux circonstances dans lesquelles j'ai eu ce livre… Ce n'est pas une histoire que je peux te raconter, Diégane Faye. Pas aujourd'hui en tout cas. Pas encore.

Siga D. s'était tue et avait tourné la tête vers la ville, mais il me paraissait évident qu'elle ne voyait aucune des lueurs qui saillaient çà et là, comme une joaillerie précieuse, sur le corps de Paris. C'était vers elle-même, vers les lueurs ou les crépuscules de son passé, que son regard était dirigé. Je ne cherchai pas à la tirer de la mélancolie du souvenir. Au contraire, je la laissai s'y enfoncer, tentant de mesurer, dans les ombres de ses yeux, la profondeur de sa coulée dans la mémoire. L'Araignée, alors même qu'elle s'éloignait dans le temps, me parut plus présente, plus proche, plus réelle. Sur le rouet du passé, elle filait en silence des motifs inconnus, complexes et beaux des blessures qu'ils semblaient rouvrir. Je me sentis soudain comme emporté par sa mémoire, ses pensées ; elles irradiaient, si intenses qu'elles paraissaient jaillir de son enveloppe physique et transpercer, ravir toute présence alentour. Je compris, après quelques secondes passées sous cette pesanteur (une pesanteur chaotique et irrésistible, invisible mais palpable : la pesanteur d'une pensée concentrée, et dont on essayait d'extraire un sens, peut-être une vérité), je compris que j'assistais à un spectacle dont la scène m'avait jusqu'alors semblé ne devoir jamais être qu'intérieure, reléguée au secret de la conscience, réservée à une expérience mystique, possible seulement dans un tableau symboliste ou un cauchemar : je voyais une introspection. Une âme autre invitait la mienne en elle, tournait son regard vers ses profondeurs, et s'apprêtait à se juger impitoyablement. C'était une autopsie dont le légiste était aussi le cadavre ; et le seul témoin de cette vision, de cette sensation qu'on aurait pu qualifier de belle ou d'horrible, de belle et d'horrible, c'était moi.

– C'est un fantôme, dit soudain Siga D., et dans sa voix je perçus celles de toutes les Siga D. qu'elle avait croisées dans son souvenir. On ne rencontre pas Elimane. Il vous apparaît. Il vous traverse. Il vous glace les os et vous brûle la peau. C'est une illusion vivante. J'ai senti son souffle sur ma nuque, son souffle surgi d'entre les morts.

À mon tour, alors, je regardai simplement la ville assoupie et, la contemplant, songeai que cette nuit ressemblait tout de même à un putain de rêve. Je me dis que je devais me tenir prêt à me réveiller à tout moment sur le canapé déglingué de l'appartement que je partageais avec Stanislas. C'était plus probable que d'être là, debout au balcon d'un hôtel de luxe, en compagnie d'une grande romancière qui possédait Le Labyrinthe de l'inhumain.

– Tiens, dit Siga D.

Elle me tendait le livre. Je réprimai un mouvement de peur.

– Lis-le, puis viens me voir à Amsterdam. Prends-en soin. Je ne sais pas pourquoi je te fais ce cadeau, Diégane Latyr Faye. Je te connais à peine, et pourtant je te donne ce que je possède sans doute de plus précieux. Peut-être devons-nous le partager. Notre rencontre est insolite, elle est passée par de curieux chemins de traverse, mais elle tend vers ça : ce livre. C'est peut-être un hasard. C'est peut-être le destin. Mais les deux ne s'opposent pas nécessairement. Le hasard n'est qu'un destin qu'on ignore, un destin écrit à l'encre invisible. Une personne m'a dit ça un jour. Elle n'avait peut-être pas tort. Je vois dans notre rencontre une manifestation de la vie. Et c'est toujours elle qu'il faut suivre : la vie et ses imprévisibles voies. Elles tendent toutes vers le même endroit, notre destination à tous, mais empruntent, pour y aller, des itinéraires qui peuvent être beaux ou terribles, pavés des fleurs ou d'ossements, des chemins nocturnes qu'on parcourt souvent seul, mais où nous avons l'occasion de mettre notre âme à l'épreuve. Et puis… il est si rare de rencontrer quelqu'un à qui ce livre dise quelque chose. Prends-en soin. J'attendrai ta visite à Amsterdam, écris-moi quand tu te seras décidé, que je m'organise pour t'accueillir. Je te laisse mes coordonnées sur le rabat. Comme ça. Voilà. Tiens.

Je me dis alors : le réveil va intervenir maintenant, quand tu toucheras le livre. Je tendis donc la main, prêt à ouvrir les yeux sur le décor de mon salon. Mais la scène continua : je tenais Le Labyrinthe de l'inhumain. Il avait la sobriété d'un autre temps : sur un fond blanc, figuraient, de haut en bas, le nom de l'auteur, le titre, l'éditeur (Gemini), encadrés par un liséré bleu anthracite. Au dos, je lus deux phrases : T.C. Elimane est né dans la colonie du Sénégal. Le Labyrinthe de l'inhumain est son premier livre, le premier chef-d'œuvre authentique d'un nègre d'Afrique noire qui affronte et dit librement la folie et la beauté de son continent.

Je tenais le livre entre mes mains. J'avais déjà rêvé de cet instant et m'attendais qu'il se produisît autre chose ; mais il n'arriva rien et, lorsque je relevai la tête, Siga D. me regardait.

– Va, va lire. Tu en as pour longtemps. Je t'envie. Tu vas découvrir ce livre. Mais je te plains aussi.

Elle ne cacha pas l'ombre triste qui passa alors dans ses yeux. Je ne lui demandai pas le sens de ses dernières paroles et glissai Le Labyrinthe de l'inhumain dans la poche arrière de mon jean après un timide merci. Siga D. dit qu'elle ne savait pas s'il fallait la remercier ou la maudire. Je lui rétorquai qu'elle en faisait peut-être un peu trop dans la dramatisation. Elle me baisa la joue et dit : Tu verras bien.

La grosse mouche sortit ainsi de la toile. Chez moi, je trouvai un épais silence que craquelait toutefois un souffle pugnace et conquérant : Stanislas, mon colocataire, ronflait. Il était traducteur du polonais et travaillait depuis quelques mois à donner une nouvelle version de Ferdydurke, le grand roman de son illustrissime compatriote Witold Gombrowicz.

Je gagnai ma chambre avec le fond d'une bouteille et lançai sur mon téléphone une sélection personnelle de morceaux de Super Diamono, mon groupe préféré. Je tâtai le livre dans ma poche, le sortis, l'examinai un instant. Je ne pouvais affirmer n'avoir pas cru à son existence : il y eut des nuits où je lui avais appartenu corps et âme, et des nuits où je le récitai d'une traite sans l'avoir jamais vu ; mais il y en eut aussi beaucoup d'autres où son existence se réduisait à moins qu'un mythe : à sa seule projection, à sa fragile espérance. Saloperie de Labyrinthe ! Mais voilà : l'objet d'obsessions que je croyais puériles et mortes à jamais resurgissait des décombres en sang de mes rêves.

Le Super Diamono jouait et la voix d'obsidienne en fusion d'Omar Pène cinglait vers le jour sur la calme mer nocturne. Dans son sillage, tranquille et splendide, glissait Mujjé, un memento mori en forme de joyau unique, forgé dans la lave de douze minutes de jazz. Da ngay xalat ñun fu ñuy mujjé, disait-il, souviens-toi de notre fin, pense à la grande solitude, songe à la promesse du crépuscule, qui sera tenue pour tous. Rappel aussi redoutable qu'essentiel, aussi vieux que le temps, mais dont je crus mesurer la vertigineuse gravité pour la première fois de ma vie. C'est donc livré à cet abîme ouvert par le Diamono et Pène que je commençai la lecture du Labyrinthe de l'inhumain.

Il faisait encore sombre même si l'écume du jour moussait déjà derrière le fil de l'horizon. Je lus ; la nuit expira sans un cri ; ensuite je relus et la bouteille se vida ; j'hésitai à en ouvrir une autre et finis par me raviser, et continuai à lire en écoutant les chansons du Diamono, jusqu'à ce que toutes les étoiles s'effacent dans le rai de lumière qui perforait ma fenêtre et que s'épuisent toutes les ombres et tous les silences blessés et le ronflement de Stanislas et la plus ancienne mélopée de cette triste terre et tout ce que je croyais connaître des hommes ; puis, alors que le jour était levé depuis un moment et que ma sélection musicale avait pris fin (mais le silence après Pène est le testament poétique de Pène), je m'endormis, prêt à retrouver dans mon sommeil la transfiguration hallucinée des événements de la nuit, à me réveiller dans un monde qui paraîtrait inaltéré au premier regard, mais où tout, sous la surface des choses, sous la peau du temps, aurait changé à jamais.

Tels furent, après ma soirée dans la toile de l'Araignée, mes premiers pas sur le cercle de solitude où glissaient Le Labyrinthe de l'inhumain et T.C. Elimane.

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BIO:

Mohamed Mbougar Sarr est un romancier sénégalais d'expression française, né à  Dakar ,en  1990.

Il devient lauréat du prix Stéphane Hessel pour sa nouvelle "La cale" (2014), est ensuite récompensé du Prix Ahmadou Kourouma au Salon du livre de Genève et du Grand Prix du Roman métis (Éditions Présence africaine, 2015) pour son premier roman "Terre ceinte" puis est élevé au rang de Chevalier de l'Ordre national du Mérite par le Président de la République du Sénégal.

Son second roman "Silence du chœur" (Éditions Présence africaine - 2017) est lui récompensé du Prix littérature monde au Festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo.

C'est en 2018 que paraît aux Éditions Philippe Rey son dernier roman "De purs hommes".

Homme Seul Sur La Plage Devant L'ocean Peinture

Source: http://kinesicors1-campagne.centerblog.net/1167-la-plus-secrete-memoire-des-hommes

Posted by: lewisrithand.blogspot.com

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